O! la lettre #93

NL93

ELOGE DE LA FRAGILITÉ
Nous recevrons sans doute des messages de lecteurs mécontents, notant à juste titre que la missive mensuelle d’un service de veille sur l’innovation matière n’est pas le média le plus approprié pour qu’un bobo parisien fasse part de ses états d’âme ou réflexions politiques à deux balles… et ils auront raison! 
Oui mais voilà, la coupe est pleine, Maurice a à nouveau dépassé les bornes des limites. Hier, au Monop, mes pâtes d’Alsace avec 7 oeufs frais au kg ont été remplacées sur le linéaire par des spaghetti “gluten free” d’un jaune fluo peu engageant. Trop c’est trop ! Après la lepenisation, la radicalisation, l’hypersuspicion, voici que se profile un nouveau mal moderne, la “véganisation” ou “chimérisation” des sociétés occidentales en mal de croyances. Le Monde n’avait vraiment pas besoin de cela, ce début d’année nous avait déjà envoyé des signes inquiétants sur l’état de nos démocraties, avec aux Etats-Unis un bretteur de foires aux “idées” courtes et cheveux blonds qui caracole en tête des primaires républicaines, puis le Danemark qui décide de confisquer (racketter serait un terme plus juste) les quelques biens des réfugiés à sa frontière afin de financer leur “séjour”, Maitre Gims qui obtient une victoire de la musique en France, l’Autriche et la Hongrie qui se renvoient les réfugiés comme des footeux le feraient d’un ballon, la Grande Bretagne qui dans un réflexe populiste fait de la surenchère anglo-centrée… 
Bref, pendant que l’Amérique devient une caricature d’elle même, en Europe nous assistons médusés à la dislocation de l’idée même de communauté, remplacée par une pathétique somme d’égoïsmes nationaux. Tout cela parce que, face aux tensions du monde, les démocraties ont le double réflexe de se replier sur elles-mêmes et d’afficher une “détermination sans faille” incantatoire pour rassurer le bon peuple. Double aberration ! C’est tout d’abord oublier que la démocratie est par essence ouverte et donc fragile, car nourrie de débats, de contradictions, de liberté de parole, d’actes et de mouvements. Ensuite, la surveillance, le contrôle, le repli ne nous protègent en rien dans cette guerre asymétrique contre le terrorisme, mais cette crispation est en revanche un vrai poison pour nos sociétés. La fragilité de la démocratie n’est pas une faiblesse mais au contraire sa force, sa fierté, sa légitimité. Il nous faut donc non seulement accepter cette fragilité mais tout faire pour qu’elle ne soit pas remise en cause sous couvert de protéger une démocratie qui n’en n’aurait alors plus que le nom.
Alors, et afin que 2016 ne soit pas aussi nauséabond que 2015, soyons ouverts, curieux, imaginatifs, accueillants, fragiles, gourmands… euh, à ce propos, si quelqu’un a une bonne adresse pour des spätzle aux oeufs et gluten?
Quentin Hirsinger

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