O! la lettre #90

NL90

BORDER LINE

Les choses avaient pourtant mal démarré, un peu comme dans ces films de Capra qui débutent par une inimitié explosive entre les protagonistes. J’arrivais à l’aéroport de San Francisco, je n’avais plus qu’une étape à franchir avant de pouvoir piquer une tête dans le Pacifique : passer le contrôle de la police des frontières. Je stresse à chaque fois que je suis soumis aux regards inquisiteurs de ces gardiens du temple, mais il faut dire qu’ils ne sont pas réputés pour leur cordialité, étant plus proches d’un sergent instructeur des SEALs que du gendarme de St-Tropez. Difficile de rester serein face à ces matons qui vous font comprendre que vous êtes présumé coupable sauf preuve du contraire. Je n’avais pourtant rien à me reprocher, si ce n’est un anglais encore approximatif (surtout la conjugaison). J’avais même préparé ma phrase avec accent frenchy, “Hi (et pas hello, que je trouve personnellement plus courtois mais qui pourrait paraitre suspect), I will stay in San Francisco for nine days, we are invited by the Consulat of France to a conference in Berkeley University”, j’avais aussi consciencieusement rempli le petit formulaire bleu, précisant que je n’étais pas atteint de troubles mentaux, que je n’avais pas séjourné dans une ferme ces 30 derniers jours, que je n’étais pas impliqué dans des activités de génocide et ne pensais pas dans l’immédiat assassiner le Président des Etats-Unis (véridique, ces différentes questions sont posées au même niveau sur le formulaire, une seule réponse positive et vous êtes refoulé).

Mais c’était sans compter sur les facéties d’un de mes fils, qui s’était amusé avant mon départ à perforer avec application plusieurs pages de mon passeport pour faire des confettis. Allez expliquer cela à l’agent du Bureau of Customs and Border Protection ! Puis les choses se corsent, l’inspecteur Harry me demande ce que je transporte avec moi. Oh, trois fois rien ! Un textile osmotique avec ses fils électriques noir et rouge, sa batterie et son interrupteur, un film cellulosique bactérien nano-structuré, un aérogel isolant, un polymère fabriqué à partir de sang de bovin, du chocolat holographique, un scotch anti-déflagration… Dans cette liste façon Boris Vian ou Georges Perec, je regrettais presque de ne pas avoir pris ma tongue en plastique de chanvre pour faire bonne mesure. Mon sympathique interlocuteur passe alors du rouge Budweiser au blanc virginal. “But I swear, officer, that it is just some demonstration samples for our appointments in San Francisco, my job is to identify all over the world some “five legs sheep” materials”. C’est sans doute l’immixtion incongrue du mouton dans la discussion qui m’a sauvé, l’agent ayant dû se dire que j’étais totalement barré, mais pas dangereux. Ouf, je suis libre, matériO peut débarquer à Frisco !

La semaine qui suivit fut idyllique, un temps superbe, des rendez-vous passionnants et prometteurs (dans l’ordre d’apparition à l’écran : Magic Leap, Google, California College of Art, TechShop SF, Berkeley University, Material Project, Autodesk Pier 9, Exploratorium, PARC), le tout enrobé de sweet potatoes, de cream cheese bagels, de pancakes et de “more coffee, love?”. Bref, comme dans les films de Capra, tout cela s’arrangea au mieux, le happy end sera peut-être un mariage, entre FriscO et matériO… Merci encore à tous les participants de ce film, Philippe, Hocine, Pierrick, Gilles, Sabine, Hannah, Greg, la girafe et tous ceux que nous n’avons pas eu la chance de croiser. Special dédicace à Anne. Notre Frisco Diary est à voir ici

Pour clore cette parenthèse américaine et parce qu’on vous aime bien, nous vous offrons un petit bijou enregistré à San Francisco en 1968, la quintessence du swing et du blues réunis, OVNI venu tout droit d’une époque où on prenait encore le temps de discuter de choses essentielles en se fumant tranquillement une clope. Count Basie en Quartet, la configuration idéale, avec Norman Keenan à la basse, Sonny Payne aux balais, et enfin Ze Master of Cool Freddie Green à la gratte, avec sa décontraction inénarrable et sa façon incroyable de caresser les cordes (If you aren’t hearing Freddie Green, you’re playing too loud). Pour 28 minutes de pur bonheur musical en noir et blanc, c’est ici

Quentin Hirsinger

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