O! la lettre #99

NL99

LOST IN TRANSLATION 

Le nouveau film de Bobby Henderson débute par cette citation de Gramsci, qui résume parfaitement l’époque actuelle: “il vecchio muore e il nuovo non può nascere: in questo interregno si verificano i fenomeni morbosi più svariati”. La phrase est livrée brute, sans traduction, histoire de plonger immédiatement la plupart des spectateurs dans cet inconfort de la barrière linguistique dont va souffrir notre anti-héros tout au long du film. Afin de ne pas vous perdre vous aussi, nous pourrions la traduire par “Le vieux monde se meurt, un nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres…”.  Et cela démarre effectivement mal pour Jean-François (Yvan Detal), sorte de Candide quinqua fraichement débarqué à Séoul après quelques péripéties administrato-douanières un peu compliquées et plus de 32h de vol. Il doit durant trois jours marathons rencontrer des partenaires locaux et participer à une conférence sur l’innovation matière, tout un programme, mais sans armes (il n’est à l’aise qu’en français), ni bagages (perdus entre Shanghai et Séoul). Ne maitrisant pas les us et coutumes locales, le frenchy ne peut s’exprimer que dans un sabir anglo-mondialisé qui interdit toute subtilité, nourrissant frustration et quiproquo comme cette scène monty-pythonesque dans un restaurant où il confond soupe aux algues et rince-doigts. Jean-François traverse le film hagard, tentant d’ignorer les effets lénifiants du jet-lag et de l’insomnie par une déambulation mégapolistique, en observant avec un abîme de perplexité toutes ces échoppes proposant des centaines accessoires et colifichets Kawaii, des Pikachu en moumoute, des coques de téléphone HelloKitty roses avec leds intégrées, des serre-têtes avec oreilles de Tigrou et autres pyjamas Pokemon en micro-fibre pilou. L’arasement des cultures dans ce commerce mondialisé fait que le globetrotter reconnait son univers sans se sentir chez lui, dans une grande normalisation mercantile des désirs. Entre réminiscences familières et perte de tous les repères, le film chaloupe, la bande son soutenant le propos en oscillant entre des Indies UK de la K-pop, évitant fort heureusement le Gangnam Style. 
Où est la sortie, lorsqu’on est comme lui perdu dans ce village global, dans ce monde qui, tel un fêtard sur le pont du Titanic, est en train de sombrer sans s’en rendre compte? Comme Bobby Henderson est un indefectible optimiste, dans la seconde partie du film les barrières de langues et cultures s’estompent au fil des rendez-vous, les interlocuteurs coréens refusant de s’inscrire dans cette frénésie de boulimie consumériste mais souhaitant justement participer à l’après, à l’émergence d’un partenariat fondé sur le partage, la curiosité, l’échange, la reflexion et le bien commun, des valeurs plus en phase avec le monde qui doit naitre. Jean-François est arrivé perdu, il repartira confiant, sa structure va s’implanter en Corée. Lost in translation, but recover in transition… 
Marc Lafard (L’Aberration)

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