O! la lettre #84

NL84

FAIS PAS CI, FAIS PAS ÇA

Au panthéon des madeleines de mon enfance, je dois dire que le passage au Car-Wash est assez haut placé, pas très loin du croissant au beurre de l’avenue Lombard.
Ce matin, ma maman m’a demandé s’il m’était possible de conduire sa voiture à une station de lavage… le kif ! J’allais pouvoir revivre ce grand moment. D’abord rouler lentement pour bien se caler entre les deux portiques, s’assurer que les fenêtres sont bien fermées, voir ensuite la machine s’animer, les rouleaux s’ébrouer. Puis ce roulement de tambours sur la carrosserie, le bruit de tempête qui s’abat sur la voiture lors du passage des balais brosse, cette impression d’être au coeur d’une tornade, les portes qui vibrent… Ah, j’allais la savourer, cette madeleine !.. Las ! Arrivé à la station de lavage, je lis avec effarement, inscrit en rouge sur fond jaune, qu’il est désormais “formellement interdit de rester à l’intérieur du véhicule durant le lavage, pour raison de sécurité”. What? On m’interdit cet anodin petit plaisir, probablement sous prétexte qu’une personne est morte à Brie Comte Robert en 1996 d’un arrêt cardiaque suite à un trop plein d’émotion.
Là, je dis stop ! Halte à la réglementation excessive, à cette volonté tout d’abord étatique mais qui s’immisce ensuite dans les différentes sphères de la société de se protéger et de nous protéger de tout, partout, tout le temps, ce besoin de légiférer qui devient de plus en plus liberticide. Obligation d’avoir un détecteur de fumée chez soi, interdiction de se baigner hors des bouées, notre société glisse peu à peu dans une poursuite illusoire du risque zéro, de l’assurance totale, de la déresponsabilisation générale, en dégainant un sacro-saint principe de précaution mal compris et mal appliqué. Tout étant danger potentiel, le législateur intervient dans les moindres recoins de nos vies, mêmes les plus intimes, à coup de normes, de lois, de décrets. Il s’emploie de plus en plus à nous protéger de nous-mêmes, traquant nos petits vices et nos mauvaises habitudes. Et le pire, c’est que la société toute entière lui reproche de ne pas être assez zélé lorsque occasionnellement un accident arrive malgré la batterie pléthorique de règlementations, comme s’il était en faute de ne pas avoir tout cadré, tout contraint.
A notre petit niveau de matériOlOgues, le bois devient dangereux car générateur de poussières fines, le plomb est banni dans la fabrication du verre cristal alors que depuis des siècles cela ne pose pas de problème sanitaire particulier, les polymères dans leur ensemble et sans distinction de races ou de couleurs deviennent forcement suspects car issus de la chimie de synthèse, le terme de “nano” est désormais à proscrire dans l’univers des matériaux car évocateur d’éléments invisibles et pernicieux qu’on nous cache et qui sont forcément potentiellement dangereux. Attention, je ne cherche pas ici à faire l’apologie des nano-matériaux, du plomb, de l’amiante et du camembert au lait cru, je ne milite pas pour une déréglementation tous azimuts, un monde sans interdictions et sans normes, je ne récuse pas toutes les dispositions légales et garde-fous qui pour la plupart sont nécessaires, mais dans ce domaine comme dans les autres il faut savoir raison garder, faire preuve de mesure, et surtout accepter que vivre est dangereux, vivre est même irrémédiablement mortel, que risquer c’est aussi agir, avancer, innover. En légiférant pour tenter annihiler les risques inhérents à toute vie en société, l’Etat finalement nous infantilise, nous castre, sans se rendre compte par ailleurs que cette chimère s’avère sans doute plus dangereuse que les maux qu’elle tente d’effacer.
Personnellement, je préfère la maxime “qui risque rien n’a rien” à “dans le doute, abstiens toi”. J’ai donc profité d’un instant d’inattention du responsable du CarWash pour ignorer superbement cette interdiction scélérate, abusive, attentatoire à mes droits fondamentaux et à mes madeleines persos, j’ai assumé le risque très hypothétique de mourir noyé dans ma voiture sous des trombes de détergent, je me suis autorisé ce plaisir totalement immature mais aussi totalement jouissif de me retrouver comme lorsque j’étais petit, assis sur la banquette arrière, à admirer ces fils multicolores venir lentement me dévorer tout cru. Je peux vous confirmer que ce fut un vrai kif, l’espace d’un instant j’avais 9 ans 3/4 à l’arrière d’une R16…
Quentin Hirsinger

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